Michel Lambert, eQualitieQuelque part en 1994, je cosignais un article pour le lancement d'un nouveau magazine consacré aux enjeux internationaux. À l'époque, on parlait encore de « l'autoroute de l'information ». Internet n'était qu'à ses débuts, mais il suscitait déjà d'immenses espoirs.Nous y voyions un formidable outil d'émancipation : une circulation plus libre de l'information, de nouveaux espaces de communication horizontale, la possibilité pour les ONG et les mouvements sociaux de collaborer à l'échelle internationale et une réduction des coûts de diffusion des connaissances. Internet devait être un véritable « réseau des réseaux », fondé sur des standards ouverts, l'interopérabilité et sur une certaine égalité entre ses utilisateurs. Chez eQualitie, nous avons tellement cru à cette vision que nous en avons fait le nom même de notre organisation.Mais déjà, il y a plus de trente ans, nous savions que la technologie n'était jamais neutre.Nous identifiions plusieurs risques : la concentration des infrastructures entre les mains de quelques entreprises de télécommunications et de quelques États, la domination économique des États-Unis dans les infrastructures numériques, l'apparition d'une nouvelle fracture informationnelle et la marchandisation de l'information.Malheureusement, ces craintes se sont largement concrétisées.De l'Internet ouvert au capitalisme des plateformesL'arrivée massive des investissements privés a profondément transformé Internet. Le modèle économique est devenu celui de la centralisation et de la rentabilité. Les grandes plateformes ne sont pas conçues pour servir l'intérêt public, mais pour maximiser les profits.Leur véritable richesse n'est pas le service qu'elles offrent, mais les données qu'elles accumulent. Ces données permettent non seulement de vendre des produits, mais également de vendre des idées, des opinions et des comportements. L'économie de l'attention est devenue l'économie de l'influence.Nous sommes passés d'un Internet de partage à un Internet des influenceurs, des algorithmes de recommandation et de la publicité comportementale. Aujourd'hui, cette dynamique est amplifiée par les robots automatisés et les systèmes d'intelligence artificielle capables de produire, diffuser et personnaliser des contenus à une échelle jamais vue.Une accumulation de nouvelles menacesInternet n'a jamais été totalement sécuritaire. Mais chaque nouvelle couche technologique semble également ajouter une nouvelle couche de vulnérabilités.Les attaques par déni de service (DDoS), qui visent à faire taire des médias indépendants ou des organisations de défense des droits humains, continuent d'augmenter. Elles sont relativement peu coûteuses à lancer, mais extrêmement coûteuses pour les organisations qui en sont victimes.Les vols de données et d'identité se multiplient. Les rançongiciels paralysent des institutions publiques, des hôpitaux, des municipalités et des organisations communautaires.Nous découvrons également que les logiciels eux-mêmes deviennent des enjeux géopolitiques. Lorsqu'une organisation dépend d'infrastructures ou de logiciels soumis aux lois d'un autre pays, elle peut être exposée à des obligations légales étrangères ou à des demandes d'accès aux données. La souveraineté numérique n'est plus un débat théorique : elle devient une condition essentielle de l'autonomie des organisations.L'intelligence artificielle ouvre également des perspectives inquiétantes.
Des systèmes d'IA sont déjà utilisés dans des contextes militaires pour accélérer l'identification de cibles ou soutenir des opérations de guerre. Les technologies développées dans des zones de conflit risquent ensuite d'être exportées et adaptées à d'autres usages sécuritaires ou policiers. Les implications éthiques et politiques sont considérables.Le temps du SplinternetÀ ces risques s'ajoute désormais la fragmentation d'Internet, souvent appelée le Splinternet.Des millions de personnes vivent aujourd'hui dans des pays où l'accès à Internet est filtré, limité ou complètement interrompu. Au nom de la sécurité nationale ou du maintien de l'ordre, plusieurs gouvernements mettent en place des mécanismes de censure, de blocage ou de surveillance qui fragmentent progressivement le réseau mondial.Parallèlement, les grandes plateformes privées deviennent elles-mêmes des acteurs géopolitiques. Elles modèrent certains contenus, en privilégient d'autres, collaborent parfois avec les autorités ou deviennent des instruments des rivalités internationales.Les plateformes numériques sont devenues des infrastructures politiques.Les mouvements sociaux ne peuvent plus ignorer la technologieAu début du Forum social mondial, il existait presque toujours un espace consacré aux technologies de l'information. Cette préoccupation s'est progressivement estompée, alors même que les enjeux numériques devenaient centraux.Aujourd'hui, il est devenu impossible de parler de justice sociale, de démocratie ou de droits humains sans parler de technologie.Pourtant, trop souvent, les mouvements sociaux privilégient uniquement la facilité d'utilisation ou les économies immédiates. On continue d'utiliser des logiciels piratés, augmentant ainsi les risques de sécurité. On demeure dépendant des plateformes commerciales parce qu'elles sont plus simples à utiliser que les solutions libres et ouvertes. Les considérations financières à court terme prennent souvent le dessus sur la sécurité, la confidentialité et l'autonomie.Pendant ce temps, les technologies numériques servent à surveiller les populations, manipuler l'information, diffuser la haine, censurer les voix dissidentes, attaquer les organisations de la société civile ou soutenir des opérations militaires.Mais ces mêmes technologies peuvent aussi être mises au service des mouvements sociaux.Elles permettent de protéger les communications, d'assurer la résilience des médias indépendants face aux cyberattaques, de documenter les violations des droits humains, de contourner la censure et de maintenir l'organisation citoyenne même dans des contextes de répression.Se réapproprier les technologies résilientesIl devient urgent que les mouvements sociaux se réapproprient les technologies libres, ouvertes et décentralisées.Cette réappropriation n'est plus un enjeu technique réservé aux spécialistes. Elle constitue désormais une condition essentielle de l'autonomie politique et de la défense des droits humains.Ce Forum social mondial et les prochains devront faire de la résilience numérique et des technologies ouvertes une priorité explicite. Plus que jamais, défendre les droits humains signifie également défendre les espaces civiques — physiques comme numériques — qui permettent aux citoyennes et aux citoyens de s'organiser, de communiquer et d'agir collectivement.Les luttes pour la démocratie, la justice sociale et les droits humains se jouent désormais aussi dans l'architecture même de nos infrastructures numériques.
Ignorer cette réalité, c'est laisser à d'autres le contrôle des outils qui façonnent nos sociétés.